La foresterie et l’ambition climatique du Québec

Par Évelyne Thiffault, ing.f., Ph. D, professeure titulaire au département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval, membre du Comité consultatif sur les changements climatiques du gouvernement du Québec

La foresterie est reconnue comme une solution dans la lutte contre les changements climatiques. Par la photosynthèse, les forêts captent le CO atmosphérique — gaz à effet de serre (GES) responsable des changements climatiques — et le stockent dans la biomasse et les sols. L’aménagement forestier peut contribuer à maintenir ou augmenter ce puits de carbone en créant de nouvelles forêts et en soutenant la santé et la croissance des forêts existantes. La récolte, quant à elle, permet de transférer une partie de ce carbone vers les produits du bois, qui le stockent temporairement et remplacent des matériaux ou énergies d’origine fossile, ce qui réduit les émissions de GES.

Tout cela a l’air si simple! Pourtant, évaluer la contribution réelle de la foresterie à la lutte contre les changements climatiques est complexe beaucoup plus que pour d’autres mesures comme la réduction de l’usage de l’automobile.

Le casse-tête du carbone forestier

D’une part, le bilan de GES de la foresterie dépend de multiples composantes : la dynamique des écosystèmes forestiers (la régénération, la croissance, la mort des arbres), les caractéristiques des produits du bois (les méthodes de transformation du bois, les usages des produits, la gestion de leur fin de vie) et les activités qu’ils permettent d’éviter (par exemple, la production de matériaux non renouvelables). D’autre part, pour un territoire exportateur de bois comme le Québec, les impacts climatiques du bois récolté ici peuvent se matérialiser ailleurs dans le monde, là où ce bois est utilisé. Bref, c’est compliqué parce que c’est éparpillé!

Les effets de la foresterie sont aussi éparpillés dans le temps! Les forêts d’aujourd’hui portent la trace des décisions d’aménagement passées. Un exemple dramatique : au XXe siècle, les guerres ont provoqué une récolte intensive des forêts de plusieurs pays européens, suivie d’importants programmes de reboisement pour soutenir la reconstruction. Résultat : plusieurs pays européens possèdent aujourd’hui des forêts relativement jeunes et largement issues de plantations qui séquestrent beaucoup de carbone.

Aménagement forestier

L’historique des forêts du Québec est tout autre : nos forêts sont majoritairement issues de la dynamique naturelle depuis la dernière glaciation, il y a quelques millénaires. Il est difficilement envisageable d’augmenter rapidement la capacité de séquestration du carbone des forêts québécoises, à moins d’implanter du jour au lendemain des mesures draconiennes du genre : arrêter complètement la récolte sur tout le territoire, ou convertir en forêt des dizaines de milliers d’hectares non forestiers; les conséquences de telles mesures sur la société seraient probablement énormes.

Le bilan carbone de la foresterie québécoise est aussi influencé par les pratiques de production du bois. Une proportion importante du bois récolté est dirigée vers des produits à courte durée de vie, comme les pâtes et papiers, qui libèrent rapidement vers l’atmosphère leur contenu en carbone. Le Québec fait aussi, hélas, figure de mauvais élève en matière de gestion de la fin de vie du bois de construction, rénovation et démolition, qui est souvent enfoui plutôt que réutilisé ou recyclé, plombant le bilan climatique de la foresterie.

Les perturbations naturelles constituent un autre élément majeur à considérer. On a encore en mémoire les feux catastrophiques de 2023 au Québec, qui ont forcé l’évacuation de plusieurs communautés et qui ont fait partir en fumée les réservoirs de carbone des forêts brûlées, en plus de gruger le capital de forêts en croissance, et donc le puits de carbone. C’est une façon douloureuse de rappeler que les forêts sont aussi à la merci des changements climatiques.

Récolte forestière

Comment faire de la foresterie québécoise une solution climatique?

Des pistes d’action apparaissent prometteuses malgré les incertitudes :

1. Faire mieux avec le bois récolté.

On peut améliorer la façon dont on transforme le bois de manière à créer les produits les plus durables et désirables possibles, qui restent en service longtemps en répondant au mieux aux besoins des humains (qui n’auront alors pas besoin de les remplacer par d’autres produits du bois ou pire, par des produits d’origine fossile). Ça veut aussi dire concevoir des produits du bois qu’on peut facilement réutiliser et recycler, et mettre en place les moyens pour les détourner des sites d’enfouissement.

2. Aménager les forêts de manière à renforcer leur résilience.

S’il est difficile d’augmenter rapidement le puits de carbone des forêts québécoises, on peut s’assurer que ce puits se maintienne dans le temps, notamment face aux aléas climatiques et aux perturbations naturelles. Ça veut dire adopter des pratiques qui favorisent la présence de forêts diversifiées, qui ont plus de chance de s’adapter à un climat changeant. Ça peut vouloir dire aussi favoriser des espèces d’arbres résistantes au feu (par exemple, les feuillus) à proximité des communautés et autres endroits stratégiques pour les rendre moins vulnérables aux incendies catastrophiques.

Pour conclure, la foresterie peut jouer un rôle important dans la lutte contre les changements climatiques, mais ce rôle est plus nuancé qu’on le croit. Ce rôle est réparti dans le temps et dans l’espace, et lié à de nombreux secteurs d’activités économiques. Il n’existe pas de solution simple ou instantanée. Cependant, en améliorant la façon dont nous transformons, utilisons et valorisons le bois, et en aménageant nos forêts pour qu’elles restent en santé dans un climat qui change, nous pouvons renforcer la contribution de la foresterie à l’ambition climatique du Québec.

Cet article a également été publié dans le Cahier spécial 2026, paru dans le Journal de Québec et le Journal de Montréal, à l’occasion du Mois de l’arbre et des forêts.

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