Les gardiens de la forêt : passion et renouveau en ces moments de crise

Par Pierre Cormier, ing.f. – forestier d’Amérique

Imaginez des passionnés qui veillent sur nos vastes forêts québécoises, ces poumons verts essentiels à notre survie. Aujourd’hui, la foresterie traverse sa pire crise depuis deux siècles, marquée par des fermetures d’usines et des pertes d’emplois. Pourtant, c’est un moment charnière pour réinventer nos pratiques, unir sylviculteurs, entrepreneurs, villégiateurs et Premières Nations. Découvrons comment ces humains dévoués transforment les défis en opportunités durables pour nos communautés.

Quelques mots sur la crise forestière actuelle

Le secteur forestier québécois vit une « tempête parfaite », comme l’a qualifié M. Daniel Cloutier d’Unifor Québec. Depuis 2023, les feux de forêt dévastateurs, combinés aux tarifs douaniers américains de 45 % sur le bois d’œuvre, ont exacerbé nos difficultés. En 2025, des fermetures comme celles des scieries d’Arbec ont entraîné des baisses de chiffre d’affaires considérables. C’est le cas pour plusieurs entreprises.

Près de 900 municipalités (83 % du territoire québécois) dépendent des retombées du bois, ce qui représente environ 60 000 emplois. Dans ce contexte, les acteurs économiques, municipaux et gouvernementaux doivent réagir. Cette crise n’est pas la fin en soi, mais un appel à repenser nos modèles et nos marchés pour le bien de nos communautés.

Les passionnés de la forêt

Au cœur de ce territoire forestier québécois se trouvent les forestiers d’Amérique dont je fais partie. Certains sont des sylviculteurs, ces bâtisseurs de forêts qui plantent et entretiennent les arbres, d’autres sont entrepreneurs forestiers, des artisans qui construisent des chemins et récoltent des arbres avec précision et minutie. Tous sont passionnés car il faut l’être pour évoluer dans notre secteur, croyez-moi et affrontent toutes sortes d’intempéries et d’incertitudes pour, au final, fabriquer des produits de qualité dont nous avons tous besoin au quotidien. Ces produits proviennent de nos ressources locales, transformées dans nos usines par des travailleurs qui vivent dans nos communautés, tout en contribuant à maintenir nos forêts en santé pour nos enfants et les enfants de nos enfants.

Collaboration inclusive

Au Québec, les usagers du territoire, comme les chasseurs, les villégiateurs et les forestiers, veulent collaborer à l’aménagement durable de la forêt pour préserver leur accès à une forêt en santé. Les usages ne sont pas obligés d’être en opposition : une planification intégrée permet à tous de coexister et d’y gagner.

Les Premières Nations, gardiens ancestraux, désirent collaborer en amont, partageant valeurs et connaissances. L’Initiative de foresterie autochtone (IFA) a financé 241 projets depuis 2017, totalisant 48 millions de dollars, pour intégrer le savoir traditionnel. Des partenariats comme celui avec GreenFirst Forest Products et la Première Nation Abitibiwinni montrent la voie d’une gouvernance partagée. Cette inclusion enrichit les pratiques, favorisant une harmonie territoriale. Les initiatives régionales doivent être soutenues afin d’explorer de nouvelles façons de vivre ensemble sur le territoire.

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Travailleurs Arbec

Le bois, matériau essentiel

Le bois est une ressource stratégique face à la crise du logement et dans la lutte aux changements climatiques. Par exemple, l’utilisation de bois d’ingénierie dans la construction industrielle, institutionnelle et commerciale devient une solution durable et écologique, réduisant les émissions de CO₂. En donnant l’exemple, les gouvernements peuvent orienter l’utilisation de nos ressources dans les projets de rénovation et de construction de bâtiments.

Au quotidien, le bois est partout : meubles, papier, produits hygiéniques, emballages, alimentation, etc. En développant le marché canadien, comme le prône notamment le Conseil de l’industrie forestière du Québec, nous diminuons notre dépendance aux exportations vers les États-Unis. En ce sens, le gouvernement fédéral a annoncé un investissement dans la construction verte en bois en se donnant comme objectif de construire 500 000 nouvelles habitations par an pour les 10 prochaines années. Cela va certainement aider notre secteur d’activités, le temps de développer de nouveaux marchés outre-mer.

Les résidus du bois, ces trésors verts

Les résidus des scieries ne sont pas des déchets, mais des trésors verts avec lesquels nous fabriquons une panoplie de produits courants très utiles, mais aussi des bioproduits grâce aux avancées technologiques. Par exemple, les excédents de bois issus du sciage peuvent être transformés en biocarburants et remplacer ainsi le mazout lourd. C’est le cas à l’usine Bio Énergie AE Côte-Nord, qui produit de l’huile pyrolytique à partir de sciures. Il alimente en énergie une entreprise voisine, une importante entreprise de métal, réduisant ainsi ses émissions de CO₂ de plus de 50 000 tonnes par année.

Autre exemple de bioproduit prometteur, le biochar produit par Carbonity. Il s’agit d’un charbon biologique qui, lorsqu’il est épandu dans les champs, permet aux agriculteurs de diminuer leurs besoins en engrais et en eau, tout en assurant une productivité durable à leur culture.

Ces innovations sont créées par des gens d’ici qui innovent ici pour assurer un avenir renouvelable et durable.

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Vérification d'un pont

Un choix de société audacieux

Nous sommes à un carrefour où il faut être courageux et audacieux si nous voulons assurer l’avenir du secteur. La poursuite de nos innovations, la mise en place de conditions d’affaires compétitives et le développement d’autres marchés permettront à notre foresterie de toujours rimer avec occupation du territoire pour nos communautés. Et cela doit continuer. C’est ensemble que nous pourrons traverser cette période intense de changements.

Face à cette crise, l’espoir demeure grâce à la passion humaine et à l’unité. En nous unissant, gouvernement, forestiers, usagers et Premières Nations, nous consolidons notre présent et notre avenir grâce à nos forêts multiusages, tout en soutenant nos communautés. J’aime à penser que, demain, nos filières forestières régionales vibreront d’innovations, offrant un solide héritage vert et solidaire aux générations futures.

Cet article a également été publié dans le Cahier spécial 2026, paru dans le Journal de Québec et le Journal de Montréal, à l’occasion du Mois de l’arbre et des forêts.

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